Article de Hishem Belkhamsa repris ici après sa permission :
Depuis l’annonce que Lina Ben Mhenni est en lice pour le Prix Nobel de la Paix, (avec les Egyptiens Wael Ghonim et Israa Abdelfattah) le Web tunisien est reparti dans un nouveau cycle d’hystérie.
Une véritable campagne de dénigrement de Lina est en train de se faire sur plusieurs niveaux plus ou moins sophistiqués.
Afin de lui dénier cet ultime honneur, on retrouve pêle-mêle dans l’argumentation « C’est les morts de la révolution qui méritent le prix, qu’a t’elle fait à part écrire sur Facebook?, C’est une fille de petite mœurs (avec photo à l’appui et sans se rendre compte que l’on touche à sa vie privée) ».
J’ai même vu une amie très chère, poster sur sa page Facebook la photo d’une vieille bédouine devant un écran d’ordinateur et disant qu’elle méritait le Prix Nobel plus que Lina. Non, ma chère amie, cette bédouine mérite tous les prix de courage et de curiosité mais pas le Prix Nobel de la Paix.
Et sans mettre tout le monde sur un même pied d’égalité, je suis sidéré par le manque de compréhension, le manque de maturité politique et le premier degré de certains de nos compatriotes.
On devrait être fier de ce qui arrive à Lina car avec les deux jeunes égyptiens qui sont co-nominés, elle représente toute une génération de jeunes Arabes qui ont eu le courage de dire non à la dictature au mépris de leur propre sécurité. La symbolique de ce choix dépasse Lina elle même. Nous avons tous fait quelque chose pour que les choses changent dans ce pays mais Lina a spontanément bousculé le mur de la peur.
La réaction primaire de certains qui argumentent leur refus par "elle n'est pas la seule", ce qui équivaut d’une manière subliminale à dire "pourquoi pas moi" est symptomatique de ce esprit calculateur et petit, crée par Ben Ali.
Cette esprit vil qui au moment où nous faisions généreusement la garde de nos quartiers respectifs dans les nuits froides de l’hiver, s’est lâchement terré les jours et semaines qui ont suivi le 14 Janvier. Cet esprit mesquin avait disparu quand nous faisions spontanément et avec le sourire, la queue pour acheter du pain et du lait les 15, 16 et 17 janvier. Mais cet esprit minable est ressorti une fois que les cafards de l’ancien régime et que les opportunistes de tous genres ont réalisé qu’ils ne risquaient pas la guillotine.
Et depuis, c’est la cacophonie et la confusion des esprits, renforcé en cela par nos « politiciens » qui au travers de leurs slogans creux sur la construction d’une démocratie prouvent que leur seul intérêt, que leur seule obsession est de s’assoir, à la constituante demain, dans un ministère ou une présidence après demain, peu importe pourvu que ce siège donne un accès directe ou même indirect à une part du gâteau, si petite soit elle.
Alors Lina ne doit s’en prendre qu’à elle-même si elle est l’objet d'une telle curie. Après tout, elle est femme, jeune, jolie, éduquée (très éduquée), vocale malgré sa voix fluette, imposante malgré son petit gabarit, elle a réussi à terrasser la maladie et elle renvoie les esprits chagrins les plus virulents à leur petitesse et leur propre médiocrité. (J’ai bien dit les plus virulents et je n’inclus pas mes amis qui sont libres de ne pas soutenir Lina)
Mine de rien et sans en avoir l’air, Lina se débrouille toujours pour être sur le devant de la scène et projeter une image de la Tunisie que beaucoup n’aiment pas car il n’ont aucune chance d’en faire partie spontanément, sans faire d’effort. Une Tunisie de jeunes et de moins jeunes qui aiment la culture et les soirées branchées entre amis, qui aime autant le Rap que Hédi Jouini et Oum Khalthoum, capable autant de discuter de la supériorité des applications Iphone par rapport à Androïde que de la philosophie religieuse d’Ibn Rochd (Averroès) par rapport à la pensée rétrograde d’Ibn Taymiyya.
Bref, des tunisiennes et des tunisiens qui sont bien dans leurs baskets sans être obligés de se « parer » de signes extérieurs de richesse ou de religiosité pour ne pas passer inaperçus.
Se pourrait il que quand elle a choisit son surnom de « Tunisian Girl » pour blogger en plein cœur de la dictature, elle ait accidentellement renvoyé ses compatriotes honteux à une Tunisianité factice créée de toute pièce par la propagande d’un régime qui était maffioso-nationaliste comme les nazis étaient national-socialistes ?
Il suffit de se souvenir de toutes les personnalités de la campagne Ben Alienne « Tounssi wou rassi 3alli » pour y voir l'antithèse de Lina ben Mheni et de sa génération de battants.
D’ailleurs cette violence « spontanée » contre Lina et qui nous occupe, le temps d’un cycle d’information, en attendant le prochain « Scandale », nous rappelle étrangement la campagne de Mai 2010 contre Sawssen Maalej au moment au ZABA mettait en place sa stratégie généralisée de censure d’Internet.
Ce que nos compatriotes ne voient pas, c’est que très souvent dans l’armée de superstars de la politique mondiale qui se battent et qui poussent de tout leur poid pour cette ultime honneur, le jury du Nobel dans des attaques de lucidité, consacre de simples militants de la décence et de la dignité humaine qui n’ont rien demandé. C’est souvent des femmes d’ailleurs. Elles s’appellent Rigoberta Menchu, Sherin Ebbadi ou Wangari Maathai. A travers elles, c’est leur pays et leur peuple que l’on honore et leur cause que l’on soutient. Dans le cas de Lina, ce serait notre droit à une démocratie digne qui serait l’ultime hommage de la communauté internationale à notre révolution et à nos martyrs.
Pour moi, qui ai le privilège de beaucoup voyager, j’aimerai de temps en temps emmener quelques uns de mes compatriotes, les plus virulents et les plus rapides à dégainer, afin qu’ils se rendent compte de l’extérieur, du gigantisme de ce que nous avons accomplis et combien le monde entier est admiratif de nos exploits. Cela leur permettrait peut être de prendre conscience que le dénigrement systématique de leurs concitoyens n’est qu’autodénigrement.
Je ne connais pas Lina Ben Mhenni personnellement. Je lui ai parlé une fois au téléphone et nous nous sommes une fois croisés sur les ondes d’une radio nationale où je l’ai d’ailleurs un peu bousculé. Je l’ai entraperçue quelques fois dans des manifestations contre la violence ou pour la démocratie et au mariage d'un ami commun mais c’est tout.
Ce que je sais au travers de ses prises de positions, de ses écrits et de ses différentes interventions, c’est quelle a un cœur « gros comme ça ». Dans cet environnement de mesquinerie ambiante et de petitesse totalement déphasée par rapport à l’immense mission qui nous attend tous dans la reconstruction de notre Tunisie, le rythme cardiaque de Lina Ben Mhenni est suffisant pour affirmer qu’elle mérite le Prix Nobel de la Paix plus que moi.
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire